ARCANES, la lettre

Dans les fonds de


Chaque mois, l'équipe des Archives s'exerce à traiter un sujet à partir de documents d'archive ou de ressources en ligne. Retrouvez ici une petite compilation des articles de la rubrique "Dans les fonds de", dédiée à la présentation de documents issus de nos fonds.

DANS LES FONDS DE


Lettre adressée à Claire Portal, épouse de Bertrand Desclaux, datée du 31 janvier 1741, versée comme pièce à conviction à la procédure du 6 février 1741. Archives municipales de Toulouse, FF 785/1, procédure # 008 (ici pliée telle qu’elle fut expédiée et reçue, posée sur la plainte contre elle, à l'initiative de son mari).

L’amour dure quinze jours


mai 2026

Ou guère plus… 
Le 10 janvier 1741, en l’église de la Dalbade, un prêtre va unir Bertrand Desclaux, garçon passementier, à Claire Portal, ancienne fille de service1. L’état respectif des époux n’est absolument pas disproportionné, Claire est la fille d’un chirurgien de Montesquieu, et ses années comme domestique sont une chose relativement commune chez les filles ; à certains égards, on peut comparer cela à l’apprentissage en métier des garçons, et il permet en outre de se constituer ou bien d’améliorer une dot. 
Les nouveaux époux s’établissent dans une chambre prise en location par la jeune fille et, aux dires de Bertrand, le mariage est « consommé » le jour-même. Le couple vit ainsi pendant deux semaines, « couchant ensemble et vivant à même pot et feu ». Las, Bertrand tombe malade. Sa jeune épouse, de crainte d’attraper les fièvres « dont il étoit travaillé », s’absente et va rendre visite à sa mère, à Montesquieu. 

Or, durant cette courte absence, une fille de service se présente au logis des époux pour remettre une lettre cachetée à l’hostie ; elle est adressée à « mademoiselle Claire »2
Bertrand, toujours alité, s’il ne sait pas signer, doit savoir lire - ou bien il a trouvé quelqu’un pour ce faire - et donc, sans vergogne, ouvre la lettre destinée à sa femme. Patatras, il lit, ou on lui lit :
(cliquez ici pour faire de même
« Je sui[s] charmé d'aprendre par le garson 
que tu êtes un peu mieux. Il n'an e[s]t 
pas de même de moy : le fièvre ne 
m'a pas quitée depuis avant-
hier ; cependent je veux avo[i]r de 
tes nouvelles, c'e[s]t le seul remède 
qui p[e]ut me g[u]érir. Ne me refuse 
pas ce plaisir mon aimable cœur 
et souviens-toy de moy. Adieu je t'aime. » 

L’union semble bien rompue entre les époux, le retour au nid de Claire et la confrontation avec son mari sont décrits de manière tellement houleuse. La plainte portée par Bertrand fera sans aucun doute les délices de ceux qui la liront. 
L’amour entre ces deux a duré deux semaines à peine – et encore, car y a-t-il jamais eu amour de la part de Claire, puisque cet amant inconnu doit bien avoir été rencontré avant son mariage.  

  

À l’instar de l’affaire ci-dessus, le fonds des archives criminelles des capitouls offre ainsi à découvrir des centaines de lettres conservées, comme autant de pièces à conviction. Lettres d’amour et billets doux, mais aussi lettres anonymes de dénonce, d’insultes et de menaces. 

Venez les découvrir à l’occasion de nos ateliers immersifs À LA LETTRE, qui se tiendront chaque jour du lundi 8 juin au vendredi 12 juin, en début de soirée (18h30-20h00). Choisissez le jour qui vous plaît et inscrivez-vous vite, les places sont limitées. 

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1 : GG 59, f° 17v-18.
2 : FF 785/1, procédure # 008, du 6 février 1741.

Au 1er rang (assis), de gauche à droite: Rose Barutel, épouse Giscard; Bernard Giscard; Marie-Antoinette Giscard. Au 2e rang (debout), de gauche à droite: Jean-Baptiste Giscard; Henri David; Henri Giscard; André David, vers 1920, mairie de Toulouse, Archives municipales, 46Fi1567.

Famille Giscard, famille de statuaires


avril 2026

S’il y a bien une famille qui a marqué Toulouse, c’est bien celle des Giscard. Ces derniers ont en effet fait fonctionner, durant 150 ans, à travers 3 générations – de 1855 à 2005 – une manufacture de terre cuite qui a décoré les fameuses “toulousaines” et meublé de nombreuses églises de la région et au-delà. 

Après avoir été contremaître à la manufacture Virebent à Launaguet, Jean-Baptiste Giscard fonde sa propre manufacture en 1855, au 25 rue de la colonne, dans le quartier de Terre Cabade. La manufacture n’est au début qu’une briqueterie/tuilerie comme de nombreuses autres dans le quartier. Le 13 mai 1850, il épouse Antoinette Doumeng (1825-1900) avec qui il a deux fils, Dominique et Bernard. Bernard (1851-1926) est élève aux Beaux-arts de Toulouse avant de reprendre les rênes de l’atelier qui va dès lors tendre vers l’art religieux. Il se marie avec Rose Marie Barutel (1964-1950) le 18 octobre 1883 et a trois enfants : Marie-Antoinette, Jean-Baptiste, et Henri. Marie-Antoinette, elle aussi, est statuaire. Elle se marie avec André David, un homme politique originaire de la Guadeloupe, avec qui ils ont un enfant, Henri. Son frère Jean-Baptiste, ne prend pas une orientation artistique, mais devient docteur en médecine. Dans le fonds photographique de la famille se trouvent notamment des images de Jean-Baptiste assistant à des cours de médecine et de dissection de corps. Il est enrôlé durant la Première Guerre Mondiale. Henri, dernier de la fratrie, prend la succession de la manufacture au décès de son père, de 1926 à 1965. Après des études aux Beaux-arts de Toulouse, il devient professeur de moulage de terre cuite et de céramique de 1938 à 1965, et présente au moins huit de ses œuvres au Salon des Artistes Méridionaux entre 1927 et 1972. En 1962, il expose au salon annuel de la société des artistes français, au Grand Palais à Paris, la sculpture d’un « jeune cambodgien assis en tailleur » pour laquelle il reçoit la médaille d’or. Entre-temps, Henri épouse Juliette Bacalou (1903-1937) en 1926, avec qui il a 3 enfants, Marie-Thérèse, Bernadette et Joseph. Juliette décède en 1937, et Henri se remarie en deuxièmes noces avec Huguette Paterac (1907-1998), une descendante de la famille Virebent, qui sera la belle-mère de Joseph. Ce dernier hérite de la manufacture en 1965 et souhaite conserver l’héritage de sa famille en utilisant les mêmes procédés et techniques que ses ancêtres. Mais il devient difficile de faire face à la concurrence qui emploie par exemple des moules en silicone moins couteux et plus rapides à fabriquer. De ses études aux Beaux-arts, Joseph dira qu’il s’agissait des plus belles années de sa vie. Avant son décès, toujours dans le désir de préserver la mémoire de l’entreprise familiale, il lègue ce qui reste de la manufacture, soit 500m2, à la ville de Toulouse, ainsi que ses archives (conservées sous les cotes 43Z, pour la documentation et 46Fi pour le fonds iconographique). De son vivant, il ouvrira ses portes à des écoles primaires et fera visiter la fabrique lors des Journées Européennes du Patrimoine. Il souhaitait que celle-ci reste un lieu de transmission de l’art de la terre cuite. Souhaitant mettre en avant ces archives et permettre au public de se replonger dans la vie de la manufacture, nous proposons un nouvel atelier intitulé « Giscard, une manufacture dans la ville ». Le premier, construit en deux parties, aura lieu le 30 mai et le 6 juin prochains. Un autre suivra durant la période estivale, le 18 juillet ! 

Relation d’expertise des épaules de Pierre Dupré ; extrait de la procédure faite contre lui pour cas de vol, recel et récidive. Archives municipales de Toulouse, FF 813/6, procédure # 154, procédure du 19 août 1769.

G.A.L.


mars 2026

Hé non, n'en déplaise à la thématique de ce mois-ci, nous ne parlerons pas d'acronyme mais bien de diminutif. L'Ancien Régime possède certes certains acronymes, mais trop souvent instaurés plus tard, donc anachroniques. 
Le diminutif du jour est à certains égards désarmant car il s'inscrit en lettres capitales, un peu comme un acronyme, il s'agit de GAL. Il apparaît officiellement le 24 mars 1724 dans une ordonnance royale et remplace le pictogramme (smiley pour faire moderne) de la fleur de lis1. Ainsi, il convient d'être attentif, car ceux qui arborent le GAL avant cette date sont certainement des escrocs. L'ordonnance précitée crée encore deux autres diminutifs : le V. (facile à deviner) et le W. (pas évident). 
Mais alors que signifie ce GAL ? Serait-ce Gallinacé, Galimafrée, Galaxie, Galopin, Galant, Galette ou encore Gallois ? Non, il s'agit tout simplement de GALères. Le diminutif ou l’abréviation en question est créé pour être porté sur la peau, à même la peau, par ceux condamnés à la peine des galères. Il n'est pas décalqué, ni tatoué, mais appliqué avec un fer rouge ardent sur l'épaule droite du condamné. Voici là un casier judiciaire indélébile – enfin, en principe – dont on reste décoré à vie. Celui de Pierre Dupré, qui illustre ce billet, est à ce titre assez éloquent, ses épaules étant couvertes de marques diverses appliquées par un certain nombre de bourreaux du royaume. 
Les GAL fleurissent un peu partout dans le royaume avant d'être incorporés à la chaîne qui va les conduire vers les galères de Rochefort, Toulon ou Brest, où ils purgeront ainsi leur temps, ou bien où finiront leur vie. 

N'hésitez-pas à télécharger deux de nos dossiers des Bas-Fonds pour en savoir plus sur la marque au fer rouge, ou bien les recettes pour tenter de la faire disparaître

Notons qu'en vertu d'accords internationaux bilatéraux, nos amis les Suisses pouvaient envoyer leurs justiciables aux galères de Toulon. Mais, ne faisant pas partie de la CEE, ils n'utilisaient pas nécessairement le GAL pour les marquer, la république de Genève favorisant particulièrement ses armoiries traditionnelles : le pictogramme de la clef & de l'aigle (mais toujours appliqué au fer rouge).

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1. Dont Milady de Winter, le personnage inventé par A. Dumas, est la plus célèbre évocation.

"Façade en perspective pour la place Mage". Projet de fronton, statue équestre de Louis XIII et fontaine. Dessin à la plume rehaussé à l'encre annexé au "Devis de la façade à faire à la place Mage" du 4 janvier 1753. Attribué Maduron, ingénieur de la Ville. Archives municipales de Toulouse DD 219/1.

Mars attack


février 2026

En 1621, pendant que Louis XIII fait les 400 coups sous les murs de Montauban, la ville de Toulouse est en ébullition car Sa Majesté doit bientôt venir honorer de sa visite la cité palladienne1.
Alors, pendant que le roi guerroie et s’évertue à terrasser l’hérésie, la ville se pare et se prépare à cet évènement grandiose dont le point d’orgue doit être une entrée solennelle, avec un parcours des rues principales qui se fera sous les vivats de la foule.
On cherche avant tout une thématique pour composer cette entrée. Ce sera celle des planètes (suivant l’ordre chaldéen) jusqu’au firmament, apothéose d’un roi martial qui devrait avoir d’ici là maté Montauban, bastion des rebelles Protestants. 

Mais le hic reste que Montauban résiste et que les troupes royales se cassent les dents, multipliant vainement les assauts, crevant inutilement les canons et perdant un grand nombre de soldats. Bref, une déconfiture, voire une déculottée.
C’est donc un roi penaud qui se dirige sur Toulouse, et y arrive le 15 novembre. Entrée d’abord relativement discrète car les préparatifs ne sont pas achevés ; on supplie le roi de bien vouloir attendre encore quelques jours afin de pouvoir permettre de procéder à l’entrée triomphale digne de ce nom.
Elle prend place le 21 et démarre au couvent des Minimes – dans le quartier éponyme. Le roi va ensuite entrer dans la ville sous un arc de triomphe dédié à Saturne, dressé à la porte d’Arnaud-Bernard pompeusement rebaptisée porte Royale2. La parade le mène à Saint-Sernin où il passe sous un nouvel arc, celui de Jupiter, peu après le voilà sous l’arche de Mars dont la voûte est naturellement « enrichie d’armes & trophées » ; prenant la grand’rue, le voilà qui arrive au Salin franchissant l’arc d’Apollon (certes Apollon n’est pas une planète, mais il personnifie le soleil). Le parcours n’est pas encore terminé, il lui faut encore franchir l’arc de Vénus, de Mercure, et enfin de Diane, « la voûte enrichie de croissant » (vous l’aurez compris, Diane représentant ici la lune).

Notre roi martial se fraie un chemin parmi les planètes, tel un astre, il termine sa course place Saint-Etienne au pied d’une colonne monumentale, celle dite du Firmament. Elle devait être coiffée d’un « globe où sera dépeinct le zodiaque avec les signes », on change cela à la dernière minute pour y placer la statue du roi à cheval. 

Une gravure d’après un tableau de Jean Chalette (auteur du programme de cette entrée) représente même le roi à cheval, terrassant l’hérésie, mais nous ne savons pas si ce détail figurait réellement au sommet de la colonne du Firmament. Il apparaît toutefois clairement dans sa statue équestre retrouvée à l’hôtel de ville et que l’on avait prévu de réutiliser en 1752 à l’occasion du réaménagement de la place Mage3.

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1. Pour information, Charles IX était le dernier roi à être entré dans Toulouse. Louis XIII reviendra une seconde fois en 1632, encore à la suite d’une rébellion, celle de son frère, mais dont la victime expiatoire sera Montmorency, puis Louis XIV en coup de vent, en chemin vers l’île aux Faisans et le mariage.
2.
AA 84, liasse n° 5.
3. DD 219.